Lionel Groulx : l’homme qui fut le Québec libre

Par Charles Saint-Prot et Zeina el Tibi

En 1917, il y a un peu plus d’un siècle, un groupe de Canadiens français fondait une revue dont le titre sonnait comme un coup de clairon : L’Action française, devenue l’Action nationale en 1933, laquelle continue à mener le combat souverainiste sous la direction de Robert Laplante (https://action-nationale.qc.ca/ ). La création de cette revue est l'un des grands actes libérateurs du peuple français du Canada, de la même nature que la grande révolte de Patriotes de Papineau en 1837. Au fil des années, la revue, qui constitua un véritable cercle de pensée nationale, regroupa les plus grands esprits de l'époque sous la houlette de Lionel Groulx  (1878-1967) qui a été qualifié de  « père spirituel du Québec moderne ».​

Sous le titre Lionel Groulx. Le penseur le plus influent de l'histoire du Québec (Montréal, éditions de l’Homme, 2017), l'historien Charles-Philippe Courtois retrace minutieusement l’épopée intellectuelle et militante et dépeint un tableau de la société québécoise de 1878 à 1967, date de la mort de l’abbé Groulx. Prêtre, professeur, écrivain, essayiste, historien et conférencier, Lionel Groulx fut véritablement un éveilleur de peuple, le père du nationalisme québécois et un maître à penser jamais égalé. Beaucoup de ses idées de réforme (éducation, économie, social, méfiance contre l’ultralibéralisme…) et concernant l'émancipation nationale ont été adoptées lors de la Révolution tranquille durant les années 1960. Souvent combattu par une classe politique indigne, un certain haut-clergé timoré et un pape Pie XI antifrançais et plus généralement antinational (au point qu’on peut considérer que Pie XI fut le premier responsable de la perte d’influence de l’Église au Québec, notamment dans les milieux nationalistes), son influence sera néanmoins considérable sur plusieurs générations d’intellectuels québécois. Une bonne partie l’École historique du Québec se réclamera de ce maître-artisan de l’émancipation nationale. Surtout, l’abbé Groulx consacra sa vie à s’adresser à la jeunesse pour la former et l’inciter à se battre pour la libération nationale.

Un combat national

L'immense mérite de Lionel Groulx, est d'avoir compris qu'on ne soulève pas les masses pour une action durable sans des principes. L'éditorial du premier numéro de l'Action française posait ainsi l'objectif : « le moment est venu d'acquérir dans tous les domaines la puissance intellectuelle pour que nous soyons en mesure d'exercer sur la destinée de la nation une influence féconde et victorieuse ». Il ne s'agissait pas d'imaginer une idéologie ou de se livrer à un quelconque ratiocinage philosophico-intellectuel, mais, au contraire de construire une pensée fondée sur la réalité des faits, en particulier le fait national. C'est pourquoi, n'étant précisément pas une idéologie systématique et figée, mais une pensée adaptée aux évolutions, l'action intellectuelle entreprise en 1917 n'a cessé de s'adapter sans jamais perdre de vue l'objectif fondamental : l'élaboration d'une pensée nationale abordant tous les problèmes, économiques, sociaux, linguistiques, culturels, constitutionnels, politiques, par rapport à la nation québécoise.

Pour Groulx et les nationalistes conséquents, il ne faisait aucun doute qu’un peuple n’existe pas à moitié. Un peuple libre est celui qui assume entièrement la maîtrise de son destin, et cela commence par être maître chez soi. Comme l’a écrit Jean-Marc Léger dans le bel hommage qu’il a rendu à Pierre Bourgault dans le quotidien Le Devoir (21 juin 2003), on n’est pas « à demi maître chez soi ». Toute sa vie il combattit les conséquences dramatiques de la « grande catastrophe de 1760 ». Dans Notre avenir politique (1923), Groulx estimait que la « Confédération canadienne paraît s’en aller inévitablement vers la rupture ». Il en tirait la conclusion qu’il est temps pour le Québec « de prendre place dans le monde international en qualité d’État souverain français d’Amérique ». Selon lui le séparatisme, c’est-à-dire, dans le cas d’espèce, la rupture du mythe d’une confédération qui rassemble le colonisateur et le colonisé - deux peuples que rien ne rapproche -  est une « revendication légitime » car la pire calamité pour un peuple est la soumission à l’étranger. Il croyait fermement à cette loi immuable selon laquelle de toutes les libertés humaines la plus précieuse est l’indépendance de la nation. C’est une loi qui n’est pas valable que pour le seul Québec ! Il est mort quelques semaines avant la fameuse visite du général de Gaulle qui a « mis le Québec sur la carte du monde » (Pierre Bourgault) mais on peut imaginer quelle aurait été sa joie d’entendre le chef de la France libre s’écrier au balcon de l’hôtel de ville de Montréal le 24 juillet 1967 : « Vive le Québec libre ! »

Le danger de l’assimilation tranquille

Lors de ses obsèques nationales le Premier ministre du Québec déclara : «  La victoire principale de l’abbé Lionel Groulx fut de redonner assez de fierté à assez de Québécois pour qu’on doive le tenir pour l’un des principaux semeurs de la moisson d’avenir qui lève aujourd’hui au Québec ». Certes, il faut bien constater que, jusqu’à présent, le rendez-vous avec l’Histoire a été manqué par le peuple québécois lui-même rongé par ce mal profond des « petits calculs, des petites lâchetés », de cette mollesse qui favorise « l’assimilation tranquille » qui est encore pire que l’ancienne situation de « nègres blancs d’Amérique » ; un peuple trahi par des politiciens timorés, défaitistes ou carrément renégats, tous ces « maudits épais » qui préfèrent gouverner un État provincial que  tenter le pari de l’indépendance, c’est-à-dire la dignité. Et sans doute aussi un peuple trahi par les idéologies nauséabondes qui se sont développées après la deuxième Guerre mondiale : d’une part, le marxisme et le gauchisme qui rongeront le mouvement national, le groupe des automatistes qui renie le passé, et, d’autres part, les antinationaux, les fédéralistes maniaques de Cité libre et de leur chef Trudeau qui « se balance fichument du destin canadien-français ». Sans compter les polémiques partisanes (droite-gauche), entretenues par ceux qui étaient prisonniers de leur esprit de système et détournèrent les énergies de la seule question qui compte : l’action patriotique.

Mais toute la question est de savoir s’il est possible d’ignorer continuellement le droit d’un peuple à être libre. Les Québécois et les Palestiniens seront-ils les derniers peuples du monde dont ce droit est bafoué ? Resteront ils les éternels perdants, amputés de leur identité politique ? Fort de sa civilisation de langue française, de ses réussites en matière culturelle et technologique, véritable puissance économique, le Québec est-il condamné à rester «le plus riche et, peut-être, le dernier des États colonisés » ?  Se pourrait-il comme le craignait le grand poète Gaston Miron que l’indépendance n’arrive jamais ? Pourtant le Québec ne peut survivre sans cette indépendance car « un peuple qui n’a pas d’expression politique souveraine est un peuple mutilé, amoindri, dépossédé de lui-même, infirme ».

« Notre État français, nous l'aurons »

Comme toutes les nations du monde, la nation québécoise a besoin, d’un État québécois souverain. Renoncer à l’État souverain  et à l’indépendance de la nation conduirait à se condamner à ne plus avoir de visage particulier, tant il est vrai qu’une civilisation dont l’expression politique est amoindrie est inexorablement condamnée à s’effacer. 

C’est cette conviction ardente qui animait Lionel Groulx quand il déclarait :

« Je suis de ceux qui espèrent. […] J'espère avec tous les ancêtres qui ont espéré; j'espère avec tous les espérants d'aujourd'hui; j'espère par-dessus mon temps, par-dessus tous les découragés. Qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas, notre État français, nous l'aurons…  Nous aurons un pays français, un pays qui portera son âme dans son visage. Les snobs, les bonne-ententistes, les défaitistes peuvent nous crier, tant qu’ils voudront : "Vous êtes la dernière génération de Canadiens français ! " Je leur réponds avec toute la jeunesse : "Nous sommes la génération des vivants. Vous êtes la génération des morts ! " » (Mes mémoires, tome III, Fides, Montréal, 1972, p. 339-340)